Quand ce qui nous agace devient un levier de leadership


Il y a des agacements qui passent.
Et puis il y a ceux qui insistent, qui s’invitent plusieurs fois dans la semaine, qui laissent une petite trace intérieure.

Ceux-là méritent qu’on s’y arrête.

Ce qui nous irrite dit souvent bien plus de nous que de l’autre. Non pas parce que l’autre aurait raison — mais parce que l’émotion agit comme un miroir. Un miroir parfois inconfortable, parfois révélateur, presque toujours instructif.

Ce qui m’énerve le plus, par exemple ?
Les personnes qui me renvoient… ce que je n’ose pas encore être.

Ça pique ? Tant mieux.
La colère, l’agacement, l’irritation sont rarement des ennemis. Ils sont souvent des signaux. Des indicateurs précieux de nos zones de tension, de nos valeurs bousculées, de nos besoins silencieux.

À condition d’accepter de les regarder en face.

Derrière une irritation, un besoin qui cherche sa place

Dans mon travail de sparring partner auprès de dirigeants, je vois régulièrement ce mécanisme à l’œuvre. Deux situations très récentes l’illustrent bien.

Un directeur industriel, membre d’un CODIR européen, se dit profondément agacé par une collègue qui sollicite de l’aide avant même d’avoir vraiment exploré le problème.

En creusant, ce n’est pas tant la demande qui pose difficulté que ce qu’elle vient toucher chez lui :
la difficulté d’oser exprimer ses propres besoins, de lâcher une image de maîtrise permanente, et d’accepter — sans perdre en autorité — qu’il puisse lui aussi avoir besoin de soutien.

Son agacement parlait de vulnérabilité contenue, de contrôle, de réputation à préserver.

Une DRH, de son côté, arrive très irritée contre son dirigeant parti en vacances en plein lancement d’une réorganisation sensible.

Sous la colère, un autre mouvement apparaît :
la tendance à ne jamais se prioriser, à tout porter seule, à laisser les autres empiéter sur son énergie. Et, paradoxalement, une forme de confort à ne pas poser de limites, puisque cela alimente le récit intérieur du “je tiens tout”.

Dans les deux cas, l’émotion n’est pas le problème.
Elle est l’entrée. Le point de départ d’un travail de discernement.

Mon rôle, dans ces moments-là, ressemble à celui d’un aéronaute : aider à prendre de la hauteur pour transformer le miroir émotionnel en levier d’action concret.


Quand le miroir me concerne aussi

Je ne suis évidemment pas épargnée par ce jeu de miroirs.

Ce qui m’exaspère, ce sont certaines figures ultra-visibles sur LinkedIn :

  • celles qui publient sans réelle substance, ou qui recyclent des mots d’IA sans y insuffler leur propre vérité ;
  • celles qui prônent l’authenticité sans jamais l’incarner.

Mes réactions sont assez révélatrices :
je les évite souvent, je les pique parfois, et il m’arrive aussi de me figer en me sentant illégitime.

Avec un peu d’honnêteté, je vois bien ce que cela raconte :
ma propre difficulté à oser me rendre pleinement visible, à assumer ma voix, à prendre ma place sans me cacher derrière la discrétion confortable du “vivons heureux, vivons cachés”.

Ce post est d’ailleurs une petite façon de sortir de ma tanière.

L’irritation comme instrument de discernement

Plutôt que de subir nos agacements ou de les projeter exclusivement sur les autres, on peut en faire un outil de lucidité stratégique.

Un exercice simple — mais rarement confortable :

1. Identifier ce qui vous a réellement agacé ces derniers jours.
Une personne, une situation, une parole, une répétition.

2. Observer ce que cela vient toucher chez vous.
Un besoin non exprimé ?
Une valeur malmenée ?
Une peur ?
Une limite qui n’a pas été posée ?

3. Choisir une action qui vous concerne.
Pas pour corriger l’autre.
Pour ajuster votre posture, votre manière de décider, de poser un cadre, de vous rendre visible, de demander.

Regarder une irritation comme un instrument de discernement change souvent la nature même de l’émotion. Elle s’apaise, non pas parce qu’elle disparaît, mais parce qu’elle a trouvé un sens et une direction.

Non pas pour devenir un “meilleur leader” au sens abstrait du terme, mais pour exercer un leadership plus conscient de ses ressorts, plus cohérent avec ce qui compte vraiment, et plus responsable de ses effets.

Alors peut-être que la prochaine fois qu’une irritation surgira, la bonne question ne sera pas :
« Comment faire disparaître ce qui m’agace ? »
mais plutôt :
« Qu’est-ce que cette situation est en train de me demander de regarder, de déplacer ou d’assumer ? »

C’est souvent à cet endroit précis que la posture évolue

Ce que l’agacement nous oblige à regarder

Ce qui est intéressant avec l’agacement, ce n’est pas ce qu’il dit de l’autre.
C’est ce qu’il met en lumière de nos zones de tension, de nos compromis silencieux, de nos renoncements parfois bien installés.

Chez les dirigeants que j’accompagne, ces signaux sont précieux. Ils indiquent souvent un endroit où quelque chose demande à être réajusté : une limite à poser, une parole à assumer, une décision à clarifier, une place à reprendre.

Ce n’est ni confortable, ni spectaculaire.
Mais c’est souvent là que le travail utile commence.

Non pas pour devenir un “meilleur leader” au sens abstrait du terme, mais pour exercer un leadership plus conscient de ses ressorts, plus cohérent avec ce qui compte vraiment, et plus responsable de ses effets.

Alors peut-être que la prochaine fois qu’une irritation surgira, la bonne question ne sera pas :
« Comment faire disparaître ce qui m’agace ? »
mais plutôt :
« Qu’est-ce que cette situation est en train de me demander de regarder, de déplacer ou d’assumer ? »

C’est souvent à cet endroit précis que la posture évolue.


Le 20 janvier 2026 par Hélène Benier